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Arêches-Beaufort (73), février 2016.

Les derniers rayons de soleil filtrent difficilement au travers d’une fine nappe de brouillard coincée juste au dessus d’Arêches, faisant tomber une humidité hivernale sur ce fond de vallée Savoyard. En même temps que le froid, la nuit avance doucement.
Le double-cliquetis des chaussures de ski rythme cette fin de journée, et semble guider les vacanciers droit vers la dernière raclette de la semaine.
Cinq personnes font le chemin inverse. Grâce à elles et à leur savoir-faire, les pistes retrouveront leur jeunesse matinale, rides effacées, bosses lissées, trous comblés. Ce chemin, Serge le fait depuis plus de 30 ans.

Avant d’être un employé de la Société d’Economie Mixte d’Arêches-Beaufort (SEMAB, société qui gère l’entretien et l’exploitation des remontées mécaniques), Serge est un Beaufortain de naissance. Cette vallée l’a vu grandir, et il a vu sa vallée s’ouvrir au tourisme. Il en parle avec beaucoup de passion dans les yeux, partagé entre l’envie d’offrir les meilleurs conditions de ski aux vacanciers, et la nécessité de préserver un endroit qui a su garder une véritable authenticité montagnarde. Ce dilemme se pose tous les jours ou presque, comme dans la plupart des stations de ski françaises : trouver le juste milieu entre contraintes financières, taux de remplissage des chambres, débit des remontées mécaniques, investissements dans l’infrastructure, respect du paysage, de la faune, de la flore, et des traditions…

Une passion pour sa vallée, mais également pour la neige brassée par sa machine. Car devant sa Kässbohrer de 12t et de 450ch, une lame s’anime du bout de son joystick pour des enjeux de taille: confort et sécurité des vacanciers, et maintien du domaine skiable en bonnes conditions jusqu’à la fin de la saison de ski. La vie d’une piste peut être prolongée de plusieurs semaines avec un entretien régulier, on comprend donc l’intérêt de l’investissement lourd que représente ces machines dans les budgets serrés des stations. Serge conduit une machine qui vaut près de 400 000€, et ce chiffre n’est finalement pas étonnant au vu de la technologie embarquée et du confort de l’engin… Un poste de conduite à mi-chemin entre la console de jeu et l’avion de chasse, un treuil permettant de s’amarrer et de travailler en sécurité dans les pentes les plus abruptes, on est très loin des premières machines qui se contentaient d’aplatir la neige…

Mais la dameuse, ses capteurs et ses écrans tactiles seraient inutiles sans le savoir-faire de son conducteur. Et en ce sens, le décalage est saisissant entre la puissance de l’engin et la finesse nécessaire au travail de la neige. Il faut sentir et comprendre cette matière et ses couches successives, tenir compte de la fréquentation des skieurs sur telle ou telle zone, des conditions météorologiques du jour, anticiper la météo du lendemain, savoir où gratter, où combler, ressentir les réactions des chenillettes dans la pente… Tout cela entre 17h30 et minuit dans le meilleur des cas, et juste avant l’ouverture des pistes en cas de grosses chutes de neige… Cinq soirs par semaine, Serge arpente les pistes de bas en haut, de haut en bas et inversement… Avec toujours cette passion dans le regard. Il est un conducteur d’engin de damage, et ce titre est très loin de rendre hommage à son travail. Quelque part entre le boulanger, dont le labeur nocturne est apprécié au levé du jour, et l’ébéniste qui sculpte une matière qui se métamorphose sous ses couteaux à bois, ces travailleurs de l’ombre sont de véritable artisans de la neige.

Avec des outils de 12t et 450ch.